Lettre pour répondre à Jean-François Roberge – député de Chambly

Projet de loi 144

Monsieur le Député,

Permettez-moi de vous citer: « Ce message est long, je sais, mais il est important. »

Depuis le début de l’étude détaillée du projet de loi 144, nous sommes plusieurs à avoir remarqué votre changement d’attitude au sujet des amendements du ministre de l’Éducation. Alors que vous aviez semblé avoir compris les enjeux au début septembre, vous ne semblez penser qu’à vos intérêts politiques, au détriment de nos enfants, depuis mercredi dernier (le 4 octobre).

Je vais répondre point par point à vos inquiétudes.

1. Les parents doivent pouvoir répartir différemment les apprentissages dans le temps et jouir d’une bonne marge de manœuvre sur les approches pédagogiques, mais ils doivent s’engager à ce que leurs enfants voient l’ensemble du programme.

Vous semblez ici démontrer une belle ouverture à l’éducation en famille et bien comprendre que nos enfants bénéficient d’une grande flexibilité éducative, tant dans le choix de la pédagogie que dans le respect de leur rythme et de leurs intérêts.

Mais vous terminez en disant vouloir restreindre cette flexibilité en la limitant au cadre du programme, lequel n’a toujours pas fait ses preuves et dont l’application dans les écoles publiques a plutôt démontré beaucoup de lacunes. Vous souhaitez donc nous imposer quelque chose qui ne fonctionne pas et qui n’est même pas, présentement, entièrement appliqué à l’école. Ne voyez-vous pas là une contradiction?

Je comprends les craintes et les préoccupations que vous inspire le dossier des « écoles » illégales à vocation religieuse. Vous avez certes de bons arguments lorsque vous parlez d’enfants négligés sur le plan éducatif, qui pourraient terminer leur parcours scolaire sans connaître ce qu’est un lac ou une montagne, par exemple. Le ministre Sébastien Proulx a bien entendu les mêmes préoccupations à ce sujet, mais il a su faire la part des choses. Il est important de ne pas généraliser à l’ensemble de l’éducation en famille une pratique négative, alors qu’elle est, en réalité, restreinte à une extrême minorité. Il est évident que des mesures seront prises pour détecter ces cas minoritaires et y apporter les correctifs nécessaires. Pour cela, nul besoin d’ajouter au projet de loi une mention restrictive d’obligation du programme (qui pourrait très bien évoluer et se transformer complètement dans les prochaines décennies afin de s’adapter aux changements dans notre société et dans le monde). Cela, le ministre Proulx semble l’avoir compris.

2. Les tests répétitifs passés par les écoles et les commissions scolaires n’ont pas à être imposés à la maison, mais les examens ministériels (les premiers ont lieu en fin de 4eme année) doivent être faits par tous.

En quoi imposer des épreuves ministérielles désuètes, qui ne mesurent que le niveau d’anxiété et la capacité de régurgiter ce qui est martelé durant un mois (préparation en classe pour savoir comment répondre aux questions d’examens) pour tout oublier ensuite, pourrait-il servir à quoi que ce soit? En quoi ces épreuves qui rendent malades de stress et de pression les enfants à l’école seraient-elles intéressantes pour nous et nos enfants? En quoi des épreuves ministérielles qui ne servent qu’à déterminer si le programme est bien enseigné dans les écoles (par manque de confiance envers les enseignants, peut-être?) devraient-elles être imposées à nos enfants? En quoi soumettre nos enfants à ces examens injustes (qui comptent pour 100 % de la note, et ce, sans que les enfants aient droit à aucune préparation et sans considération pour la progression des apprentissages faits de façon différente pour nos enfants) les aiderait-il?

Qu’est-ce que cela prouverait si mon fils de neuf ans, qui a reçu plusieurs diagnostics (syndrome de Gilles de la Tourette [SGT], TDAH, trouble d’opposition avec provocation, rigidité et anxiété), n’arrivait pas à avoir un résultat bureaucratique « acceptable » en raison de son anxiété et de sa phobie scolaire provoquées par son passage à l’école? Lui qui s’amuse pourtant en travaillant dans son cahier Clicmaths+ (cela vous fera sans doute plaisir, si vous le connaissez) et performe sans aucun stress (car je ne parle jamais d’évaluation) en complétant les situations d’apprentissage et d’évaluation [SAÉ] qui viennent avec le guide-corrigé que j’ai payé de ma poche, Monsieur le Député. Lui qui a lu les sept Harry Potter à sept ans, de lui-même, car il voulait voir les films et que je lui avais dit qu’il le pourrait une fois qu’il aurait lu les livres (je pensais avoir quelques années devant moi, ha!) et qui, cet été, à huit ans, m’a dit vouloir devenir naturaliste dans un sous-marin après avoir terminé de lire Vingt mille lieues sous les mers de Jules Vernes (version originale), par plaisir, mais qui peine (c’est peu dire!) à écrire deux phrases sans angoisser et vivre beaucoup de frustrations.

Qu’est-ce que cela prouverait si son petit frère de sept ans, qui a exactement les mêmes diagnostics, mais à la puissance 1000 (aucune école au Québec ne voudrait de lui en classe — vous savez que des enfants comme lui sont tous les jours refusés dans les écoles publiques?), refusait complètement de faire ces examens et entrait en crise de rage (veuillez lire sur le SGT et les morbidités associées pour mieux comprendre) en pleine salle d’examen? Lui qui a compris seul en jouant aux Lego, à quatre ans et demi, le principe des multiplications et qui serait tellement plus heureux de simplement pouvoir jouer tranquille et apprendre à son propre rythme, sans stress, comme il l’a toujours fait.
Qu’est-ce que cela prouverait, si mes enfants réussissaient tout de même ces épreuves ministérielles? Rien du tout, Monsieur le Député. Rien. Tout comme ces examens ne prouvent rien pour les enfants présentement dans les écoles et qui les subissent. Je ne risquerais pas la santé physique et mentale de mes enfants pour faire plaisir à vos intérêts politiques.
De plus, pourquoi devrais-je être obligée de choisir entre la commission scolaire (qui d’ailleurs, ici, fait de l’intimidation et outrepasse ses droits en menaçant les familles dès la réception de la lettre d’intention de scolariser à domicile) et une école privée? Pourquoi devrais-je payer pour faire faire l’évaluation au privé dans le cas où je ne voudrais pas faire affaire avec les commissions scolaires abusives (tout aussi ferrées que vous les rendrez, elles seront toujours en conflit d’intérêts et partiales), alors que je suis dans mon droit et qu’il y aurait tellement mieux comme moyen d’évaluation (un portfolio, par exemple)?

3. Tous les jeunes doivent suivre un parcours qui les mène à un diplôme reconnu (évidement, quand les enfants en ont les capacités).

Monsieur le Député, il a pourtant été expliqué que les enfants scolarisés à domicile n’ont généralement pas de difficultés à obtenir un diplôme reconnu (en fait, la plus grosse difficulté est la mauvaise foi des commissions scolaires qui mettent des bâtons dans les roues des familles qui veulent pouvoir faire les examens à sanction menant au DES). Plusieurs familles font le choix de passer par le secteur des adultes. Il y aussi les familles qui se passent très bien du DES et du cégep pour aller directement à l’université. Ouvrez plutôt les options aux familles et cette question des diplômes ne sera même plus un problème à débattre.

Au fait, vous n’êtes pas sans savoir que bien des élèves en classe n’arrivent pas à obtenir un diplôme reconnu et que le taux d’analphabètes fonctionnels qui sortent du système scolaire actuellement ne rend pas particulièrement fier. Ne serait-il pas plus pertinent de déterminer ce qui ne fonctionne pas dans le système scolaire public actuel (en dehors du dossier du projet de loi) plutôt que d’essayer de nous imposer un diplôme obsolète?

4. Il faut respecter l’esprit comme la loi de la Charte de la langue française (loi101). Les enfants qui seraient scolarisés en français dans le réseau public doivent apprendre cette langue et voir le l’entièreté du programme de français langue d’enseignement (et non le programme de français langue seconde).

Je comprends votre position, c’est le cheval de bataille de votre parti et vous y tenez. C’est louable de votre part.

Calculons, si vous le voulez bien. Si l’on estime qu’il y a environ un million d’élèves au Québec, ceux qui font l’apprentissage en famille et sont inscrits auprès d’une commission scolaire seraient environ 1 500. Ajoutons à cela ceux qui ne sont pas déclarés actuellement, et les estimations totales sont d’environ 3 000 élèves scolarisés à la maison au Québec.

Ce nombre, 3 000, sur un million d’élèves, représente 0,3 %. Supposant que la plupart des parents (francophones, anglophones et allophones) font l’apprentissage en famille dans leur langue maternelle et que 10 % parmi eux osent (ça prend quand même du courage) le faire dans une autre langue (soit ils sont bilingues, soit ils ont la connaissance requise), on parle alors de 10 % de 0,3 %, donc de 0,03 %. Oui, pas 3 %, pas 1 %, mais 0,03 %, ou 3 élèves sur 10 000. Au total : environ 300 élèves au Québec.

Compte tenu de ce qui a été dit en commission parlementaire ces derniers jours concernant l’apprentissage en famille et la Charte de la langue française, croit-on vraiment que ce nombre infiniment petit de 0,03 % soit une menace quelconque à la préservation de la langue française?

Il faut aussi se rappeler que les parents qui choisissent l’éducation à domicile, dans la majorité des cas, renoncent à une carrière ou à une profession, acceptent de vivre avec un seul revenu (car l’autre parent s’occupe de l’apprentissage des enfants) et font un bon nombre d’autres sacrifices afin de répondre aux besoins (parfois très particuliers) de leurs enfants. Croit-on vraiment que c’est une option que beaucoup de personnes choisiront volontairement, simplement pour éviter la loi 101?

Monsieur le Député, encore une fois, je crois que vous tenez surtout à faire des gains politiques de basse classe et je trouve que c’est particulièrement insultant pour les Québécois. D’autant plus que n’importe quelle famille francophone du Québec peut envoyer son enfant dans une école privée anglophone sans aucun égard à la loi 101.

Vous savez, Monsieur le Député, nous sommes des milliers de familles unies pour la cause de l’éducation à domicile en ce moment, et ces milliers de familles, parents et enfants, suivent attentivement ce que vous faites. Ce sont ces milliers de familles, ainsi que leurs familles élargies, leurs amies et amis et, pour plusieurs, leurs collègues de travail, qui voteront aux prochaines élections.

Cela ne me plairait pas du tout, mais vraiment pas du tout, de devoir voter libéral seulement pour m’assurer que mes droits de scolariser moi-même mes enfants seront respectés.

Je vous invite à nouveau à lire ou à relire le mémoire que j’ai rédigé en collaboration avec Julie R-Bordeleau et que nous vous avons fait parvenir.
Projet de loi 144: Préoccupations, recommandations et témoignages de la communauté

En terminant, je vous invite également à me suivre sur Instagram afin d’avoir un aperçu de ce qu’est l’apprentissage en famille : https://www.instagram.com/mamanescargot/

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2 thoughts on “Lettre pour répondre à Jean-François Roberge – député de Chambly

  1. Helene Répondre

    J’ai dit à mon conjoint, post-lecture, MAIS QU’ELLE EST DONC BRILLANTE!

    Et nous on a un grand de 20 ans. Un enfant de la réforme. Je l’aime de tout mon coeur mais lit-il des livres? Rarement. (A-t-il lu – à cause d el’école – des livres québécois pendant son secondaire? Oui… UN SEUL! UN! Combien de films de Denzel Washington doublés sans lien avec aucune matière? TROIS!) Écrit-il comme du monde? Non, et sa calligraphie est épouvantable. A-t-il son DEP? oui mais pas toutes ses maths, faute de soutien à l’école. La réforme m’a-t-elle convaincue? Oh. Que. Non.

    Et moi aussi, je serais peinée (le mot que je voudrais écrire est beaucoup moins poli; ça me ferait, comment dire, plus que suer!) de voter libéral. Eurk.

    1. MamanEscargot Répondre

      Oui, c’est terrible ce que le manque de ressources fait dans les écoles. Les enseignantes font plus avec des riens. Jusqu’au point de rupture.
      Je pense que le système au complet est à revoir. Mais c’est un autre dossier!

      Merci beaucoup pour votre message!

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