Laisser les ruisseaux suivre leur cours

Dans le cadre d’un projet commun initié par Julie Duquette avec la collaboration de Julie R-Bordeleau (du blogue LilyAcademix), il a été demandé aux parents éducateurs de se joindre à nous afin de témoigner de leurs expériences de scolarisation à domicile. Le thème proposé traite de ce que la scolarisation à domicile représente pour nous (notre famille, nos enfants), de ce que cela nous apporte et de comment nous la vivons au quotidien. Vous pouvez trouver l’article à l’origine du projet sur cette page.

Voici le témoignage de Isabelle Fortin-Rondeau.

Ma petite est comme l’eau,
elle est comme l’eau vive
Elle court comme un ruisseau
que les enfants poursuivent
Courez, courez vite si vous le pouvez
Jamais, jamais vous ne la rattraperez

– Guy Béart

Il y a un proverbe qui dit que les enfants ne sont pas des cruches vides qu’on doit remplir, mais des feux qu’il faut allumer. Cette image me plait bien, j’aime la vivacité du feu et sa force. Mais il me semble, en observant mes enfants, que mon rôle n’est pas nécessairement d’allumer le feu. Leur feu brûle déjà, dès l’instant où ils arrivent au monde.

Laisser les ruisseaux suivre leur coursS’il est une image qui a fini par illustrer ce que je ressens en vivant au quotidien avec mes enfants, en les éduquant à la maison surtout, c’est celle d’un ruisseau. Un cours d’eau en mouvement, qui jaillit, qui vit, qui est fort et qui sait où il va. Mon rôle n’est pas de creuser un lit pour que l’eau s’y engouffre. Mon rôle n’est pas non plus de construire une digue pour atténuer sa force, ni un barrage pour réduire son débit. Je reste seulement là, à marcher sur les berges, disponible et attentive. Ne pas interrompre, ne pas presser, ne pas diriger. Laisser couler. Et se rendre compte que ce petit ruisseau n’a besoin d’aucun guide, il sait très bien quel chemin emprunter pour arriver à destination. Mon rôle varie selon la journée, selon le besoin. Parfois j’enlève quelques pierres pour favoriser le courant, parfois j’indique un petit chemin que le ruisseau n’avait pas vu. Souvent, je me tiens au bord et je profite simplement du moment : entendre son gazouillis plein de vie, admirer les mille reflets du soleil qui le font scintiller. Quand, par réflexe, j’essaie de détourner son cours, parce qu’il me semble que ça serait tellement mieux là et non ici, le ruisseau a une force de résistante étonnante ! Ce n’est pas toujours facile de laisser couler, on voudrait diriger notre ruisselet vers un fond sableux et facile, on voudrait qu’il borde cette forêt-ci, qu’il ne manque rien de ce pays-là. Il faut se souvenir que l’eau n’interrompt jamais son travail et que, peut-être, à force de creuser doucement, elle empruntera un jour tous ces chemins. Il faut perdre nos réflexes occidentaux de contrôle et d’autorité. Les enfants, comme les ruisseaux, ne sont jamais aussi heureux que libres et sauvages.

Et même si ce choix de faire l’éducation à la maison ne s’est pas fait « contre » l’école, mais bien « pour » un mode de vie qui nous ressemble et nous semble profitable pour notre enfant, on se rend compte de tout ce qu’on manquait, avant. Laisser les ruisseaux suivre leur coursQuand notre ruisseau était cerné de murets de béton qui lui indiquaient où passer et à quelle vitesse. Notre petit affluent semblait couler avec suffisamment d’énergie, sans assèchements ni débordements. Parfois, il rechignait à prendre le bon passage et alors, pour qu’il ne soit surtout pas considéré comme capricieux, on travaillait à lui faire accepter les barrages. Mais, comme parents, on pouvait à peine savoir ce qui lui arrivait, quelles contrées il croisait. On était tenu à distance. Sans méchanceté de la part de l’équipe-école, sans mauvaise intentions, mais avec, quand même, cette certitude qu’eux « savaient » mieux que nous ce que les enfants devaient faire de leur journée, ce qu’il était nécessaire d’apprendre, et comment.

Or, ce mode de vie standardisé a un coût dont on ne parle pas assez : il hypothèque grandement la créativité, le lien avec la nature et le droit de prendre le temps de vivre. Quand on a un horaire hyper rempli, l’efficacité devient une obsession. Pas question que les petits ruisseaux fassent des détours et des méandres, tout cela prend beaucoup trop de temps ! On leur impose un rythme aliénant, tout comme on se l’impose à soi-même. On le fait parce qu’on a cette tenace impression qu’on n’a « pas le choix ».

Pourtant, si on se reporte à l’humain d’origine, le chasseur-cueilleur dont nous descendons touLaisser les ruisseaux suivre leur courss, on sait qu’il ne travaillait que 3 à 4 heures par jour. Il chassait et parcourait la forêt pour trouver une multitude de plantes, mais il passait aussi une grande partie de son temps à jouer, relaxer, materner ses enfants et être en compagnie des autres. Et ces activités simples, je crois que chaque personne en a encore un immense besoin. Nous pouvons y répondre par la technologie, ça fonctionne en partie. Mais je soupçonne plusieurs familles homeschooleuses, unschooleuses et alternatives de vouloir se reconnecter à cette essence qui constitue encore aujourd’hui ce que nous sommes. Des êtres sociaux et intelligents, qui ont besoin de temps pour explorer, jouer, créer, aimer. La nature nous a tous créés uniques et différents, on peut imaginer que cette complémentarité à l’intérieur du groupe auquel nous appartenons a permis à l’espèce de s’épanouir. Il faut des ruisselets calmes et presque stagnants, des ruisseaux minces qui s’engouffrent partout, des torrents qui déplacent des pierres, des fleuves qui donnent accès à la mer… Chaque type d’intelligence, chaque talent, chaque force et faiblesse que nous avons nous font contribuer au monde de notre façon unique. Ça prend un village pour élever un enfant. Ça prend aussi du temps et de la liberté !

Depuis toujours, mes enfants s’intéressent aux arts, à la littérature, aux oiseaux, aux animaux, à la pâte à modeler, aux jeux avec des figurines, à certains sports, à la musique, à la danse, à l’anglais, au jardinage. Depuis toujours, je leur offre un environnement riche pour explorer ces intérêts. Quand mon plus vieux a commencé l’école, le temps disponible a fondu comme neige au soleil.  Plus question de le garder à la maison un jour de semaine comme on le faisait à la garderie. Ou de l’amener à l’école à 10h00 après un matin tranquille. Sans oublier les leçons, qui ne sont pas des devoirs, mais prennent autant de temps ! Comment, dans ce contexte, même avec les meilleures intentions du monde, pousser à fond certains intérêts ? La curiosité des enfants restait au stade embryonnaire, sans réelle possibilité de pousser plus loin vu le manque de temps.

Quand mon fils a commencé l’aventure d’éducation à domicile, il était déjà convaincu, du haut de ses 7 ans, qu’il détestait lire, qu’il était poche en français et que tout ce qui ressemblait à de l’écriture n’était pas fait pour lui. Au départ, j’y suis allée doucement, comptant les pages de cahiers à faire, proposant des thèmes plus près de ses intérêts, limitant le temps « scolaire » à une heure ou deux par jours. Sa résistance était grande et ma patience de moins en moins. J’ai commencé à douter de mon choix. Peut-être que mon fils, avec son trouble d’opposition, représentait un défi trop grand ? Les disputes avec sa sœur étaient constantes et, au départ, j’intervenais très très souvent. J’ai réfléchi à mes valeurs, aux raisons qui m’avaient fait choisir l’école maison. Ce qui est revenu en force, c’est mon amour de la liberté et cette certitude qu’un enfant veut et va apprendre le monde qui l’entoure. Mes enfants n’ont pas marché tôt, ils n’ont pas battu de records pour aller sur le petit pot, ils ne sont pas les plus grands, les plus bilingues, les plus… Je n’ai jamais, dans leur petite-enfance, adhéré à cette compétition malsaine dans laquelle se complaisent certains parents. Comme si la vitesse à laquelle un enfant va sur le petit pot cautionnait notre compétence! Chaque ruisseau trace un chemin unique dans le paysage. Je me suis remise dans cet état d’esprit et j’ai décidé de faire ce que j’avais fait depuis le début de leur vie: être attentive et présente, leur donner certains outils pour exprimer leurs émotions et leurs besoins et, surtout, répondre à toutes leurs questions sur le monde.

Aucune magie n’a opéré, il y a encore des journées difficiles. Mais il y a surtout, le plus possible, du plaisir et du bonheur à vivre ensemble le quotidien. Laisser les ruisseaux suivre leur coursMes enfants ont développé une complicité profonde et vraie. Ils ont mille jeux, mille apprentissages en commun. Ils peuvent passer des heures plongés dans leur monde peuplé de dragons, de pouliches et de serpent en pâte à modeler. Je leur fais la lecture souvent, on a exploré l’univers d’Amos Daragon, d’Anne la maison aux pignons verts, de Tobie Lolness. On se réfère dix fois par jour à la grande mappemonde accrochée dans la cuisine, mon fils peut identifier la Russie, la Chine, l’Inde, le Mexique… Il sait identifier plus d’oiseaux que la majorité des adultes, il aime fabriquer avec du bois ou des légos. Il le fait par plaisir et intérêt, pas pour épater la galerie ni pour recevoir une note. Ma fille décode avec fierté de plus en plus de mots écrits, elle s’amuse à recopier des textes de toute sorte. On utilise un peu de cahiers scolaires, un peu de matériel imprimé sur internet, beaucoup d’ouvrages documentaires, beaucoup de littérature jeunesse. L’amour de la lecture et de l’écriture n’est pas encore à son plus fort chez mon fils, il les associe toujouLaisser les ruisseaux suivre leur coursrs à « l’école ». Ce petit ruisseau a un jour été cerné par des murets de béton, il s’en souvient et s’en méfie ! Pour ma fille, tout est intéressant. Prendre son bain, lire sur les lapins, aller en visite chez une amie, apprendre une chorégraphie à son cours de danse, savoir comment s’écrit un mot… Tout fait partie du monde et l’attire.

On a oublié qu’apprendre est un processus humain normal pour lequel notre cerveau est conçu. Nul besoin de programme et de contrainte pour être éduqué !  Le monde regorge de richesses qu’ils auront toute leur vie à explorer. Comme des ruisseaux, ils inventeront leur propre trajet. Ils couleront avec force et liberté, riches de tous les paysages qu’ils auront exploré.

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3 thoughts on “Laisser les ruisseaux suivre leur cours

  1. […] à domicile comme suite logique d’une parentalité proximale Isabelle Fortin-Rondeau – Laiss... https://escargotetcoquille.com/2017/04/22/la-liberte-educative-de-la-scolarisation-a-domicile
  2. Daphné Laflamme Répondre

    Merci pour ce beau texte, très inspirant et qui donne le goût de laisser nos enfants vivre leur enfance ! Ça fait du bien !

    1. MamanEscargot Répondre

      Je fais le message à l’auteure du texte, merci! 🙂

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